Bartillat Edition
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L

ISBN : 9782841004881
Parution : 05/05/2011
Prix : 14 €
430 pages
Format : 11,5 x 18
Traducteur : Andrhée Vaillant et Jean Kuckenburg
Préfacier : Michel Tournier

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Les réprouvés
Ernst von Salomon

Les Réprouvés, récit autobiographique paru en 1930, se situe dans la période troublée des lendemains de la Première Guerre mondiale. Issu d'une famille huguenote, Ernst von Salomon s'engage dès 1918 à la sortie de l'École militaire dans les corps francs qui combattent en Haute-Silésie et dans les pays baltes pour écraser la révolution rouge. En 1922, il est condamné à cinq ans de réclusion pour sa participation à l'assassinat de Walther Rathenau. Il sera libéré en 1927.
Dans Les Réprouvés, il décrit ces mouvements en perpétuelle rébellion contre le gouvernement issu de la défaite, confrontés au vide et au nihilisme lors des premières années de la république de Weimar. Il signe là le témoignage saisissant d'une génération perdue dans le chaos de l'Histoire.

Ernst von Salomon (1902-1972) est l'auteur de plusieurs livres parmi lesquels La Ville (1932), Les Cadets (1933) et le célèbre Questionnaire (1951).

Presse

Article sur le blog de Thierry Savatier : savatier.blog.lemonde.fr
01 août 2011

« Les Réprouvés », chef-d’œuvre d’Ernst von Salomon

La Première guerre mondiale a inspiré, de part et d’autre du Rhin, quelques grands romans qui marquèrent la littérature du XXe siècle. On pense volontiers aux Croix de bois de Roland Dorgelès, au Feu d’Henri Barbusse et, naturellement, à l’extraordinaire Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline. Sur la rive allemande, la moisson se révéla tout aussi fertile avec, notamment : Orages d’acier, d’Ernst Jünger et A l’Ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque. Un autre roman peut y être à bon droit associé, Les Réprouvés d’Ernst von Salomon qui vient d’être réédité (Bartillat, collection Omnia, 424 pages, 24 €), assorti d’une préface de Michel Tournier.

Contrairement aux écrivains précités, Salomon, né en 1902, fut trop jeune pour connaître l’enfer des tranchées. Il appartenait, comme le souligne Michel Tournier, à la génération des « tard-venus, dont le héros romanesque est […] Fabrice del Dongo. » Pour autant, son patriotisme n’admettait ni la défaite de l’Allemagne, ni le chaos de la jeune République de Weimar. Le personnage principal de son livre lui ressemble comme un frère, comme un clone. Il y a, chez ce protestant prussien, un kantien qui ne sommeille pas. L’action qu’il va mener lui sera donc dictée par le devoir qui, non seulement sera désintéressé, mais lui coûtera cinq années de prison. Illustration archétypale et quasi caricaturale de l’idéal moral du philosophe de Königsberg !

Il s’engagera dans ces Corps francs dont beaucoup ignorent aujourd’hui l’existence, tant cette période des années 1920 outre-Rhin reste nébuleuse à nos yeux qui ont surtout retenu l’image des cabarets interlopes berlinois immortalisés par Emil Nolde et le cinéma expressionniste. Au sein de ces troupes, il combattra les Spartakistes à Berlin et les Bolchevistes (c’est ainsi qu’il les nomme) dans les Pays Baltes, en Haute-Silésie. Il rejoindra même un temps, faute d’avoir trouvé un étendard germanique sous lequel servir, les rangs des Russes blancs. Ce soldat perdu sera en outre révolté par le mépris dans lequel la « populace » rouge et la bourgeoisie, préoccupée par le confort de « l’ordre social » au point de tout lui sacrifier, tiendront les combattants revenus du front. Enfin, il ira jusqu’à participer au complot d’un groupe nationaliste révolutionnaire qui aboutira, le 24 juin 1922, à l’assassinat de Walter Rathenau, alors ministre des Affaires étrangères. Un réprouvé, donc.

On pourrait attribuer cet engagement radical d’un garçon de 16 ans à un goût adolescent pour l’aventure romantique. Ce serait une erreur, car d’autres clés de lecture s’imposent, deux notions fondamentales de la culture allemande qui lui étaient contemporaines.

D’abord la théorie géopolitique du « Lebensraum » qui fut définie par Friedrich Ratzel (1844-1904) et qui dessinait les frontières du Reich bien au-delà de celles que nous connaissons, incluant l’Alsace-Lorraine à l’Ouest et de nombreux territoires à l’Est (Autriche, Pologne, Tchéquie, etc.). Cette vision pangermaniste nourrissait, depuis la fin du XIXe siècle, l’imaginaire de beaucoup d’Allemands. Elle survivra à 1918 et servira de prétexte à la folie expansionniste d’Hitler.

Ensuite, il convient de prendre en compte la « masculinité » de la culture allemande, telle que définie de nos jours par le sociologue Gert Hofstede, une masculinité qui aurait peut-être pu s’accommoder d’une « défaite honorable », mais ne pouvait accepter l’humiliation imposée par les Alliés (dommages de guerre colossaux, occupation partielle du territoire, désarmement). Ce sentiment demeure, pour nous, difficile à comprendre ; il s’exprime cependant, inconsciemment, jusque dans les mots de nos langues respectives : notre représentation symbolique de la France appelle une figure féminine, Marianne ou la « Mère-Patrie. » D’ailleurs, détail significatif, dans ses Mémoires de guerre, Charles de Gaulle ne l’imaginera pas dans une statue de Vercingétorix ou de Charlemagne, mais dans « la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs ». A l’opposé, le patriotisme allemand fera référence au Vaterland, symbole résolument masculin qui tient à la fois de la « terre du père » et de la notion de « Père-Patrie ».

Ces deux paramètres, négligés par le Traité de Versailles, participeront à faire le lit du Nazisme et de la Seconde guerre mondiale. Pour autant, Ernst von Salomon, par un heureux destin, n’adhèrera pas, contrairement à Heidegger, au parti nazi et se tiendra éloigné du conflit.

Les Réprouvés n’est pas à proprement parler un roman historique. L’Histoire lui sert simplement de toile de fond. L’auteur s’y dévoile dans un texte magnifique, noir, sans illusion, parfois cynique. Il y exalte des valeurs viriles d’une manière qui déroutera parfois le lecteur attentif par l’ambigüité qu’il pourra y trouver. Il y a en effet d’étranges similitudes entre la description que Salomon donne ici des matelots et des marins et celle qu’en livrera Jean Genet dans Querelle de Brest

La comparaison irritera sans doute les tenants de l’extrême droite européenne dont le roman est l’un des livres de chevet, mais la bonne littérature doit échapper aux classifications partisanes et Les Réprouvés appartient définitivement au très grand genre littéraire qui s’affranchit de toute récupération. Le style d’Ernst von Salomon s’impose, exceptionnellement pur, puissant, habité, saisissant même. Il offre au lecteur un plaisir trop rare, celui de découvrir à chaque page un véritable chef-d’œuvre, même si ce terme est aujourd’hui galvaudé. Pour s’en convaincre, on pourrait citer dans la dernière partie du livre, de très beaux textes sur l’univers carcéral. Un autre passage, pourtant, émerge, dès le deuxième chapitre, un peu long sans doute, mais très caractéristique de la force narrative de l’auteur et de l’état d’esprit de l’époque :

« Une nuit, pendant ces temps incertains, je rêvai de l’entrée des Français, oui, j’en rêvai, bien que jamais encore je n’eusse vu un soldat français, à part quelques prisonniers de guerre – je tiens à ajouter dès maintenant que dix-sept mois plus tard, quand ils occupèrent effectivement cette ville, je les vis tels que je les avais rêvés –, et voici comment je les voyais : soudain ils étaient dans la ville, dans cette ville morte, assourdie ; des formes souples gris bleu comme le crépuscule qui tombait entre les maisons, des casques d’un éclat mat au-dessus de visages clairs, de visages blonds et ils allaient vite, le fusil à l’épaule, au bout du fusil la baïonnette et tandis qu’ils marchaient, leurs genoux fonctionnant comme des ressorts entrouvraient leur manteau et ils fonçaient au milieu des vastes places vides, inflexibles, comme mus par des ficelles, et devant eux le brouillard qui pesait sur la ville se dissipait et c’était comme si les pavés gémissaient, comme si chacun de leurs pas enfonçait un coin aigu dans le sol torturé et comme si les arbres et les maisons se courbaient devant cette menace triomphante de la victoire, devant l’enivrement mortel, irrésistible de leur marche. Les colonnes s’avançaient ; les colonnes interminables, précises, magnifiques, dans une lumière, dans un étincellement, avec des roues de canon dont les moyeux de cuivre reluisaient ; la flamme raide des drapeaux flamboyants montait droit comme un cri, et comme un cri le chant allègre des clairons dominait le bruit cadencé de leurs pas brefs et martelés – où avais-je vu cela, où entendu cela ? – cette marche du régiment de Sambre-et-Meuse, cette musique vibrante, endiablée, intrépide, qui clamait sa joie vers le ciel, qui la jetait dans le cœur de l’ennemi, en imprégnait les pierres elles-mêmes et devant elles c’était la fuite, la panique, la terreur sans nom de la fatalité. Démesuré était le mépris railleur, torturant le triomphe insupportable, le rire du vainqueur, du maître, ce rire insultant à la faim, à la misère, aux gémissements, aux derniers soubresauts d’une résistance brisée, désespérée. Puis venaient des colonnes rapides de petits corps bruns, agiles et minces comme des chats, des Tunisiens au pas feutré, qui découvraient des dents d’une blancheur éclatante ; ils se dandinaient et roulaient des yeux vifs et brillants qui lançaient des éclairs. Il flottait autour d’eux comme une senteur de désert, une inquiétude née sous un soleil de feu, sur un sable blanc qui miroite… Derrière eux les spahis dans leurs manteaux flottants au lumineux coloris, sur des chevaux minuscules et tenaces, les spahis, agiles et félins, comme assoiffés de sang. Enfin, noirs comme la peste, sur de longues jambes des corps musculeux, satinés, avec des narines ouvertes et avides dans des faces luisantes, les nègres. Et nous rejetés, piétinés, domptés. Ô Dieu ! cela ne doit pas être ! Elan indescriptible ! Et nous anéantis devant cet élan, nous gisant dans la poussière, réduits à l’obéissance, des vaincus, des déshonorés, des abandonnés, pour qui la gloire est à jamais perdue. »

Illustrations : Ernst von Salomon - Walter Rathenau - Entrée des troupes françaises dans la Ruhr, 1922.




Article sur le site de Boojum, 13 octobre 2011
www.boojum-mag.net
Paru initialement en 1930, ce récit autobiographique nous plonge au cœur d’une Allemagne au bord du chaos, celle qui défaite à l’orée des années vingt sera le théâtre de luttes fratricides suite à l’humiliation et aux restrictions imposées par le Traité de Versailles. Un livre marqué par la noirceur d’une époque trouble, à travers les yeux d’un jeune homme résolu à ne pas abdiquer ; un réprouvé précipité dans l’action aussi héroïque que brutale en quête d’un destin parmi les ruines.

« Nous étions partis pour protéger la frontière, mais il n’y avait pas là de frontière. A l’heure présente nous étions nous-mêmes la frontière, nous gardions les voies libres pour l’avenir. Nous jouions une rude partie, mais nous flairions la chance et ce sol était la couleur sur laquelle nous avions misé. »

Né à Kiel en 1902, Ernst Von Salomon est trop jeune pour participer à la Grande Guerre. Fraichement sorti de l’école militaire et témoin du mépris de la rue pour les officiers revenus du front, il s’engage dans les corps francs (Freikorps), ces groupes de volontaires refusant l’ordre bourgeois de la république naissante de même que les revendications sociales des couches populaires menées par les marins et les ouvriers. Tandis que les troupes françaises paradent dans les villes allemandes accentuant le sentiment de haine chez une partie de la jeunesse envers les autorités en place, les corps francs rejoignent les pays baltes pour tenter de contenir l’avancée des bolchéviques aux frontières ; frontières mobiles, se déplaçant au gré des manœuvres d’une poignée de frénétiques allant jusqu’à se rallier au drapeau des Russes Blancs. Ces troupes de choc seront à leur début stratégiquement tolérées par les alliés et utilisées par la Reichswehr pour faire le sale boulot. Elles deviendront par la suite l’élément à abattre.

« Si les gens du dehors vous tapent dessus, il faut riposter, il ne faut pas encaisser les coups sans les rendre. »

À l’intérieur, les corps francs doivent faire face aux spartakistes, donnant lieu à des scènes de guérilla urbaine aussi impitoyables que fascinantes tant l’auteur parvient à restituer avec précision chaque instant au cœur du chaos. Les combats sont d’une violence extrême et les lynchages d’officiers capturés sont monnaie courante, les prisonniers ayant appartenu à la vieille garde prussienne étant particulièrement prisés par la foule favorable au camp adverse – avec la finesse qu’on lui connaît en pareil cas.

Leur engagement les mènera jusqu’en Haute-Silésie, dans le but de récupérer des secteurs perdus. C’est qu’au-delà de la figure du guerrier luttant non pas pour le bonheur du peuple, pour reprendre l’auteur, mais pour lui offrir un destin, la notion de pangermanisme héritée du siècle précédent est encore très forte. Malgré la débâcle, les amputations territoriales, notamment en faveur de la Pologne, sont pour eux l’affront de trop.

« Lorsque ceux-là disaient Allemagne, pensions-nous, ils voulaient dire constitution et lorsqu’ils disaient constitution ils voulaient dire traité de paix. Une volonté d’absolu nous semblait faire défaut chez ceux de Berlin et c’était cela qui nous faisait paraître le pouvoir si délicieux et si léger à porter. »

Entre temps, la République de Weimar s’est mise en place, tant bien que mal, et collabore avec les services français. Les réprouvés d’alors s’organisent en réseau : trafic d’armes, attentats, tentatives de putsch et traque des agents doubles : « La Sainte-Vehme châtie les traitres ». C’est le temps de l’Organisation Consul, société secrète et armée nationaliste-révolutionnaire. Walter Rathenau, ministre des affaires étrangères, est ainsi assassiné dans l’espoir de faire vaciller le gouvernement. Ernst Von Salomon sera condamné à cinq ans de prison pour avoir participé au complot. Fin de l’épopée.

« Mais s’agit-il pour nous de succès ? Il s’agit pour nous d’accomplissement. Non, nous n’avons pas eu de succès, nous n’aurons jamais de succès. Nous avons marchés et nous avons créé un ordre dans l’atmosphère étouffante duquel nous n’avons plus qu’une unique envie : un peu d’air frais. »

Si le livre vaut pour son témoignage unique sur cette période méconnue de l’histoire allemande, c’est avant tout un objet littéraire remarquable, à la fois puissant et froid, romantique dans l’exaltation de sentiments violents et profondément noir. L’écriture nerveuse d’Ernst Von Salomon électrise les scènes de combat, tranche dans le vif avec une virtuosité rare, un souci du détail exhaussant le réalisme des attaques mais aussi l’absurdité même de ces corps réduits à l’état de pantins désarticulés. La tension est palpable tout au long du récit et l’atmosphère de guerre civile, de menace constante, qui perce à chaque page place le lecteur dans un vertige saisissant et favorise une certaine complicité avec le narrateur. On comprend d’ailleurs mieux en quoi le démantèlement de Versailles, dont l’impact a été si désastreux sur le moral des vaincus, ainsi que le bilan dressé par l’auteur quant à l’attitude des élites a pu entretenir le désir de revanche. C’est cette colère, cette indignation devant l’honneur souillé qui le pousse à marcher plus avant, à repousser les limites malgré la souffrance et le mépris dont fait preuve son propre pays à l’égard de cette armée composite qui va chercher ses modèles chez les reître et les lansquenets ; une armée dont la soif d’absolu ne s’apaise jamais sinon dans le feu d’une action toujours renouvelée en contact permanent avec la mort.

« Je ne puis pas croire qu’une génération comme la nôtre, jetée dans la lutte, éduquée, endurcie par elle, puisse être destinée à renoncer, obéissante, à sa lutte sur l’ordre insipide de ceux qui s’effraie aujourd’hui des conséquences de leurs propres volontés. »

Les journées de détention qui suivent la condamnation sont d’une désolation abyssale, ponctuées par les travaux forcés et les mises au cachot pour insoumission. Des pages passionnantes sur l’enfermement et la propagande de rééducation, en dépit du contraste évident avec l’effervescence des débuts. Ici l’aventure devient intérieure. La lutte contre la folie et la tentation du suicide passera par un intérêt croissant pour la littérature, même si l’auteur doit se contenter la plupart du temps des ouvrages autorisés par le système. Si le style incisif, empreint de cynisme, est toujours aussi marqué, le ton se fait plus confidentiel. Ernst Von Salomon évoque à plusieurs reprises la notion de justice et de crime, en écho aux événements qui l’ont mené là, et comme le souligne Michel Tournier qui a préfacé le présent ouvrage, il y défend l’idée d’une morale forgée dans la philosophie de Kant, une morale envisagée comme absolue et désintéressée. Ce sera l’occasion pour lui de revenir sur le sens de ses actions, qu’il ne reniera à aucun moment, mais aussi de dresser le profil psychologique de cette génération perdue lancée vers le néant. De sa réclusion, l’exaltation et la rage finiront par se heurter aux murs de la cellule et les rares nouvelles de l’extérieur sonneront comme autant de constats d’échec. Libéré en 1927, il s’écartera de la politique avec la montée du nazisme dont il refusera les distinctions et se consacrera à l’écriture d’une œuvre largement autobiographique.


Arnault Destal
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